Histoire du collage

C’est avec l’art moderne que le collage est reconnu comme pratique artistique. Le collage est moderne, le collage est moderniste. Pratiqué par les cubistes d’abord, par les dadaïstes et les surréalistes par la suite, sa définition évolue en fonction des pratiques qu’en ont les artistes.

« Des cubistes à Max Ernst, les collages tirent en deux sens opposés : vers la certitude sensible, point de capiton du réel dans l’espace plastique ou figural, ou vers une métaphoricité illimitée, glissement d’éléments perpétuellement démembrés, recyclés dans une nouvelle totalité. »[1]

Petit topo récapitulatif : une histoire du collage comme pratique artistique.

Collage cubiste

Dès 1910, les cubistes Georges Braque et Pablo Picasso intègrent à leurs tableaux des fragments disparates qu’ils collent sur certaines de leurs toiles. Si leur pratique du collage reste limitée, Juan Gris, lui, est prolifique en la matière et donne au collage ses lettres de noblesse.

Le Cubisme qui émerge en 1912 est dit « synthétique » (il fait suite au cubisme analytique de 1910-1912 et précède le cubisme orphique de 1914-1921). Cette période est notamment caractérisée par l’utilisation de la technique du collage. Des éléments de la réalité sont introduits au sein des objets déconstruits, impliquant un mélange de matière sur le plan formel.

  • De gauche à droite :
  • – Georges Braque, Aria de Bach, 1913.
  • – Pablo Picasso, Guitare et bouteille de Bass, 1913.
  • – Juan Gris, Still Life with Bottle and Cigars, 1912.

Pour les cubistes, le collage n’est donc pas synonyme de papiers collés. Il n’est pas une œuvre en soi, il est une technique parmi d’autres. Associé à la peinture, lui confère une dimension nouvelle :

Trois niveaux se distinguent dans les collages des années vingt. Le collage cubiste d’abord, du timbre-poste ou du journal dans l’espace plastique par une accélération figurative cousine des écritures automatiques. On ne perd pas son temps à tout peindre, on prend son bien où on le trouve. Défi du matériau pauvre (mais riche de réalité), et du fragment « dépaysé ». Braque y voyait un facteur de certitude, principe moral au cœur du décor, point de capiton de l’indice enfoncé dans l’icône. Réel trouant l’artefact figuratif.[2]

 

Collage dadaïste

Au sein du mouvement dada, bon nombre d’artistes allemands (Hannah Höch, Raoul Hausmann, Kurt Schwitters) pratiquent le « photomontage ». Les papiers collés remplissent le cadre et remplacent la peinture. Il ne s’agit plus de jouer avec la matière, mais plutôt de faire passer un message. Les collages sont alors artistiques mais aussi politiques.

  • De gauche à droite :
  • – Hannah Höch, Cut with the Dada Kitchen Knife through the Last Weimar Beer-Belly Cultural Epoch in Germany, 1919.
  • – Raoul Hausmann, ABCD, 1924.
  • – Kurt Schwitters, Kots, 1930.

Mais les collages peuvent aussi être plus minimalistes :

Puis vint le collage dadaïste, par exemple de Picabia avec la tache d’encre baptisée « Sainte Vierge », éclaboussure inimitable, ou de Duchamp collant des moustaches à la Joconde (où quoi au juste est collé, les moustaches sur la Joconde, ou la Joconde sur une peinture de moustaches ?)… Ce « procès de la palette » touche à la personnalité, l’art a cessé d’être individuel ; le ready-made duchampien généralise ce collage en détachant l’œuvre de son auteur, remplaçant le métier par le choix. Art dé-généré au sens fort puisqu’il coupe le fil de la filiation créatrice.[3]

Révolution artistique, révolution typographique : les affiches dada ressemblent à des collages de mots. Le collage ne se cantonne plus à l’image, il touche au texte.

Collage surréaliste

En 1922, André Breton rompt avec le mouvement Dada. Il publie en 1924 son Manifeste surréaliste. Dans ce texte, Breton ne parle pas de « collage » mais de « papiers collés » :

Tout est bon pour obtenir de certaines associations la soudaineté désirable. Les papiers collés de Picasso et de Braque ont même valeur que l’introduction d’un lieu commun dans un développement littéraire du style le plus châtié. Il est même permis d’intituler POÈME ce qu’on obtient par l’assemblage aussi gratuit que possible (observons, si vous voulez, la syntaxe) de titres et de fragments de titres découpés dans les journaux.[4]

Pour Breton, le collage est lieu d’assemblage gratuit, d’association, de jaillissement d’une « soudaineté désirable » : le collage est poème. « À la différence du collage cubiste voué à la seule recherche plastique, et des photomontages éminemment politiques du dadaïsme allemand, le collage surréaliste suggère de nouvelles associations visuelles, poétiques et oniriques. »[5]

De fait, le collage surréaliste est également appelé collage poétique :

Troisièmement, et c’est l’exemple principal, Max Ernst ou le collage surréaliste ou poétique. Ernst ne colle pas des objets, il découpe des dessins de mode, ou du Petit Larousse, des vignettes ou des photos re-collés autrement. « Voici une haie que sautent les chevaux. C’est une illusion. Approchez-vous. Ce que vous preniez pour une haie, c’était un modèle photographique de dentelle au crochet. (Max Ernst) détourne chaque objet de son sens pour l’éveiller à une réalité nouvelle ». Ce collage du troisième type, proprement surréaliste, propose une descente fractale dans la représentation en révélant au sein d’une image plusieurs images. Un étalage de fruits et légumes composait chez Arcimboldo un visage ; de même La Femme sans tête ou Une Semaine de bonté assemblent différentes ressources graphiques, où se montre en acte le glissement de la métaphore surréaliste.[6]

Au sein du Surréalisme, le procédé du collage est surtout employé par Max Ernst. Dès 1919, il assemble des images issues de multiples domaines, dans le but de provoquer des rencontres insolites. À partir de 1929, il crée des romans-collages, séries d’images reliées entre elles par la simple répétition de motifs visuels. En utilisant des gravures anciennes issues de l’imagerie populaire, Max Ernst présente un univers de rêve soumis aux caprices de l’inconscient.[7]

Le collage n’est plus réservé aux cubistes ou aux dadaïstes allemands, il se pratique sous différentes formes partout en Europe. Le Roumain Gherasim Luca pratique la cubomania, une méthode qui consiste à couper deux/des images en carrés et à les fusionner en un patchwork. Joan Miro produit plus d’une douzaine de dessins-collages sans titre en 1933. Salvador Dali intègre quant à lui des papiers collés dans certaines de ses peintures. René Magritte, le chef de file du surréalisme belge, était très admiratif du travail de Max Ernst et l’esthétique du collage est indéniablement présente dans son œuvre.

  • De gauche à droite :
  • – Salvador Dali, The First Days of Spring, 1929.
  • – René Magritte, note à Jacqueline Nonkels, date inconnue.
  • – Joan Miro, Sans titre (dessin-collage), 1933.
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2 réflexions au sujet de « Histoire du collage »

  1. Très instructif, il faudrait peut-être parler des collages de la figuration narrative(Erro),ça compléterait le tableau ?
    le collage de Ruan Gris est magnifique!

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